Nouvelles d’été – Les parenthèses on en parle ? par Isabelle Alexis

Cet été, la #TeamRomCom a écrit des nouvelles sur le thème de la rencontre estivale pour Elle.fr
On les a toutes réunies sur le blog!

Isabelle Alexis : Les parenthèses on en parle ?

C’est contrariant, pensa Nathalie en enfilant ses palmes. Vraiment. Pierre, son mari, avait raté l’avion et elle avait embarqué, seule pour Bastia. Elle était arrivée, seule, dans ce magnifique hôtel de Saint-Florent et maintenant elle allait plonger, seule, dans cette mer sublime et transparente. « Pas grave, il reste des places dans l’avion de demain à la mêmLes parenthèses, on en parle ? Une nouvelle inédite d'Isabelle Alexise heure » avait rétorqué le mari si distrait ces deniers temps. Nathalie ajusta son masque et tuba et se jeta littéralement dans la Méditerranée. Une merveille. Un aquarium enchanté quand subitement… une décharge. À l’intérieur de la cuisse.  Une brulure mais d’où pouvait provenir ce feu dans l’eau ? Et Nathalie la vit passer tranquille avec ses longs filaments indemnes, eux, contrairement à sa cuisse. Une belle méduse, d’un rose qui tirait sur le violet, elle était là, au milieu de l’immensité bleue et semblait à peine bouger. Nathalie paniqua. Demi-tour vite. Elle n’entendait plus que sa respiration accélérée dans son masque. Elle regagna la plage en suffoquant, ôta le masque, et cria :

– Méduses ! Je me suis fait avoir !

Bel effet : La petite plage si tranquille de l’hôtel se transforma en celle du film « Les Dents de la mer » Les baigneurs sortirent en courant, les mères se précipitaient en paréo dans l’eau rechercher leur progéniture. Nathalie observa sa cuisse, nouvellement zébrée de rouge vif, effectivement…

– Il faut frotter doucement avec du sable…

Nathalie se retourna et tomba nez à nez avec… un torse. Ah oui, mais quel torse ! Elle leva les yeux. Il avait les cheveux clairs ramassés en un chignon bordel, des lunettes de soleil, une barbe d’un centimètre légèrement doré.

– Je… ah bon ? Vous êtes sûr ?

En guise de réponse, l’inconnu s’accroupit devant elle, empoigna du sable et frotta délicatement la blessure. Nathalie ouvrit un peu sa cuisse pour le laisser manoeuvrer. C’était légèrement incongru, elle ne donnait pas sa cuisse comme ça mais le jeune avait l’air de s’y connaitre.

– Nathalie, se présenta-t-elle. Je viens d’arriver. Premier jour, premier bain et bim…

– Math, enchanté.

– Math comme des maths, parce que je les enseigne, figurez-vous, c’est drôle… Je suis prof de math, première et terminale S, au lycée Lafontaine à…

– Matthieu, en fait…

– Ah oui… Bien sûr.

L’homme se redressa, fit glisser ses lunettes noires dans ses cheveux et planta son regard vert dans le sien :

– Il y a une infirmerie à l’hôtel si ça continue de vous lancer. Il vous donneront une crème, ils sont habitués, ils connaissent par coeur…

– D’accord. Figurez-vous que mon mari est pharmacien, ce matin on allait partir à l’aéroport et il a été rappelé en urgence à sa pharmacie, il y avait un souci avec l’alarme, un truc, enfin j’ai rien compris, il m’a dit : « Je fais au plus vite et je te rejoins ! » Bref, il a loupé l’avion et me voilà seule, le jour où j’aurais eu besoin de son savoir et ses connaissances, il n’est pas là.  Merci pour votre petit soin au sable… C’est super gentil.

Ils se serrèrent la main.

– Vous êtes à l’hôtel, aussi ? demanda Nathalie qui ne pouvait plus s’arrêter de parler.

– J’y travaille. Je suis musicien. Je fais un show ce soir, d’ailleurs. On va surement s’y recroiser. Au revoir.

– Au revoir.

Elle le regarda s’éloigner. Elle allait crier : « Il est où votre concert ? » mais se ravisa.

Le soir venu, c’est au restaurant au bord de la piscine que Nathalie découvrit le show. Elle commanda une salade grecque et écouta son jeune sauveur jouer des reprises des Beatles, des Stone avec son groupe. Détachés, ses cheveux lui arrivaient aux épaules. Pieds nus, en jean et tee-shirt, sa voix était claire, le timbre pas forcé, c’était une voix qui vous prenait au coeur. Les lumières s’éteignirent, on lui apporta une chaise et seul à la guitare, Matthieu entonna leBohemian Rhapsodyde Freddy Mercury ( Queen). « Is this the real life? Is this just fantasy? »

Le temps s’arrêta pour Nathalie. Médusée, pour la deuxième fois dans la journée. Les applaudissements la sortirent de son hypnose, trois minutes et demie plus tard. Elle voulut aller le saluer, discuter un peu, le féliciter, mais Matthieu rejoignit une tablée d’amis, des jeunes comme lui, à la trentaine nonchalante et au sourire craquant qui lui tapaient dans le dos et l’embrassaient… et Nathalie se sentit vieille subitement. Elle finit son verre d’eau pétillante et remonta dans sa chambre. Elle appela ses ados, en vacances chez ses parents dans le Lubéron, mais Tom venait de lancer la saison 6 de Game of Thrones sur son Ipad et Lilas était sous la douche. Elle parla moins d’une minute avec sa mère et son ado. Quant à Pierre, tout seul à Paris, il avait bien trouvé à s’occuper, car il ne décrocha même pas. Il y a des soirs comme ça, où l’on a l’impression que la terre entière se fout complètement de vous. En général, c’est le cas.

Le lendemain matin, Nathalie sortit en courant de sa salle de bains, brosse à dents dans la bouche, en entendant les infos et se planta devant l’écran de sa chambre. BFM annonçait une grève des pilotes d’Air France. C’était tombé dans la nuit. Trop de tout et pas assez de sous, c’est ce que comprit Nathalie tandis qu’elle cherchait son portable pour appeler Pierre. Le pauvre, comment allait-il faire maintenant ? Il décrocha et désolé, annonça qu’il fallait attendre… Nathalie évoqua le train, plus le ferry éventuellement, mais ça n’eut guère l’air de l’enchanter…Ils se séparèrent en promettant de se tenir au courant. Nathalie omit de lui demander ce qu’il avait fait hier soir…

Elle resta un peu sur la plage, à contempler l’azur, la mer lui tendait les bras mais le souvenir douloureux de la méduse l’empêcha de retourner à l’eau… Nathalie décida d’arpenter les sentiers de cette région du Cap-Corse. Les ruelles des petits villages étaient magnifiques…  Elle marcha une bonne partie de la journée et se vida la tête. Le soir, au restaurant du bord de piscine, pas de concert… Pas de Matthieu. Elle remonta dans sa chambre, et vu le succès de la veille, n’appela personne…

Le lendemain, elle fit une journée de plage, de bronzage, de lecture et de douches à répétition…

Plus tard dans la soirée, plongée dans son polar, Nathalie ne fit pas attention aux gens qui remontaient à l’hôtel, elle n’avait plus d’horaires et pas de vie de famille pour une semaine. Levant la tête de son livre, elle vit que le soleil allait se coucher. Un vrai coucher de soleil, comme on n’en voit jamais à Paris. Bizarrement, elle se sentit libre et heureuse comme rarement. Elle entoura ses genoux de ses bras en souriant. Elle allait rester là aussi longtemps qu’elle le désirerait… Juste à regarder ce merveilleux spectacle…

– C’est beau, hein ?

Nathalie se retourna. Des jambes. Ah oui, mais quelles jambes ! Dans un jean, torse nu, guitare à la main, tee-shirt sur l’épaule, Matthieu pris place à ses cotés.

– Comment ça va la piqure ?

– Mieux, merci… Je n’ose pas retourner me baigner… encore…Je…et puis ça gratte encore… et…

Pourquoi elle se sentait si gourde ? Il finissait de rouler une fine cigarette à ses côtés qu’il alluma. Il tira une bouffée, le tendit à Nathalie qui se rappela immédiatement les circulaires qu’elle avait fait passer dans son lycée sur les dangers des drogues dites douces et s’en empara pour tirer une bouffée.

– Coucher de soleil, petit pet‘ et guitare ! Le voilà le vrai bonheur, affirma Matthieu en s’emparant de sa guitare. Alors qu’est-ce qu’on va jouer ce soir, spécialement pour Nathalie ?  Hôtel California ? Des Eagles ? Allez…

Il se mit à jouer à la guitare et à chanter: « On a dark desert highway, cool wind in my hair… »

Si quelques minutes auparavant, Nathalie se sentait déjà heureuse, à présent elle était au bord de l’extase…

Quand il s’arrêta, le soleil disparaissait à moitié à l’horizon. « C’est magnifique rit Nathalie. Votre voix, la chanson, les paysages » Elle lui avoua qu’elle avait assisté à son petit show du bord de piscine. Elle se lança dans tout ce qui était beau sur cette terre et pouvait l’émerveiller, du musée Rodin jusqu’aux films de Pazolini en passant par les champs de lavande, il y en a plein dans le Lubéron près de chez ses parents, et puis l’odeur des toasts grillés le matin, et… Elle ne s’arrêtait plus quand subitement Matthieu agrippa sa jambe qu’il fit passer derrière son épaule. Nathalie bascula sur les coudes.

– Heu, qu’est-ce que vous faites ? demanda-t-elle à la tête blonde entre ses cuisses.

– Je vérifie la piqure…

– Ah oui… Elle est toujours là…

Matthieu se mit à déposer de légers baisers là où il avait frotté du sable l’avant-veille.

– Heu, jeune homme, murmura-t-elle.

C’est tout ce qu’elle avait trouvé à dire… Matthieu lâcha sa cuisse et remonta jusqu’à son visage. Il bascula sur elle et plaqua sa bouche sur ses lèvres. Nathalie entoura son cou de ses deux bras et se laissa aller à ce baiser imprévu. Qu’il était doux cet homme, comme sa voix. Nathalie passa la main dans ses longs cheveux et pensa à Pierre, son mari qui était chauve depuis deux ans maintenant…

Elle n’avait pas embrassé comme ça depuis combien de temps ? Quand on est mariés, on ne s’embrasse plus vraiment passionnément…

« Je vais venir en toi » lui annonça Matthieu.

« Ah, bon ?» C’est tout ce qu’elle avait trouvé à répondre. Il se redressa et chercha un préservatif dans la poche arrière de son jean, puis délicatement fit glisser le maillot de bain de Nathalie.

– Quoi, ici, maintenant ? Mais tout le monde peut nous voir, s’affola Nathalie.

Matthieu jeta un oeil aux alentours, tout en ôtant son jean mais l’endroit semblait lui convenir.

– C’est bon, il y a personne, dit-il en s’allongeant sur elle.

« Tu es belle ! » entendit-elle. Nathalie n’en revenait pas… Depuis quand n’avait-elle pas fait l’amour sur une plage ? Depuis… heu.. jamais. Peut-être pour ça que ce fut si intense…

Par la suite, ils restèrent sur la plage, à discuter pendant des heures, à fumer quelques pétards, ils firent une nouvelle fois l’amour vers deux ou trois heures du matin, bercés par le son très fort de la mer sous la pleine lune. Nathalie oublia tout…

La grève dura quatre jours. Le jeudi, Pierre n’allait pas prendre l’avion pour repartir le samedi. Nathalie fut bien d’accord. Tant pis, ils allaient tous se retrouver en famille dès la semaine prochaine chez ses parents dans le Lubéron. Elle annonça la nouvelle à Matthieu en lui sautant au cou. Encore deux jours, rien que pour eux. Ils ne s’étaient pas quittés depuis l’épisode de la plage et Nathalie passait sa vie avec lui et son groupe, elle l’écoutait chanter des soirées, des nuits entières… La journée, elle restait confinée dans la chambre d’hôtel avec lui… Elle en oubliait de manger et souvent les pétards et l’amour remplaçaient les repas. Ils descendaient nager vers six ou sept heures du soir quand les autres remontaient se doucher et se préparer pour le dîner. Les meilleures vacances de sa vie. Elle en savourait chaque seconde car tout était pour le présent. Le passé, ils l’évoquaient à peine et le futur, il n’y en avait pas, les deux le savaient. C’était un pur plaisir hédoniste sans objectifs mais ça ne l’inquiétait pas. Jamais, elle ne s’était sentie aussi vivante. Dans sa vie, Nathalie avait choisi les mathématiques car les maths ne mentent jamais et elle n’aimait pas ça le mensonge. Elle ne mentirait pas mais elle allait passer sous silence l’épisode Matthieu, son coup de foudre, sa beauté. Après tout, Pierre était peut-être resté à Paris avec une maitresse, qui pouvait le savoir ? Elle ne le quitterait pas mais ne raconterait rien. Elle resterait avec mari et enfants mais avec un sourire dans le coeur, un bel amour de vacances, un retour à l’adolescence, une parenthèse de bonheur pur et idiot. On a tous le droit à une parenthèse dans sa vie…

Cette nouvelle a été publiée le 26 août 2016 dans ELLE.fr

 

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