Cadavre sexy – épisode 4 (par Sophie Henrionnet)

Une comédie romantique gratuite à suivre chaque mercredi

Les joues de Clara hésitaient entre le carmin et l’écarlate.
— Le petit salaud !
— …
— L’ordure…, reprit-elle en tapant du poing sur table, faisant trembler dangereusement les verres.
— …
— Je vais le… me… te…
— Un problème avec Éric ? tenta Delphine.
Clara reposa violemment son portable sur la table et tourna vers son amie des yeux étonnés.
— Éric ? Non ! Mais ne t’inquiète pas : il va m’entendre celui-là !
— …
— Ou pas, d’ailleurs…
Delphine remplit les deux verres, constatant tristement que la bouteille avait dit ses derniers mots.
— Tu peux expliquer ? T’as mis des filtres ?
Clara but deux gorgées avant de se lancer.
— C’est Damien ! Mon adorable beau-fils.
Elle mit le SMS sous le nez de Delphine :

« Je sai tou. Un iPad sous mon oreillé d’ici 48h où je balance à Papa. »

— Effectivement, c’est une belle ordure, confirma Delphine en réprimant un hoquet qui n’échappa à leurs voisins de table.
— Il n’a jamais pu me souffrir.
— Attends deux minutes, il « sait » quoi au juste ? Assurément pas le Bescherelle sur le bout des doigts.
Clara fit tourner le vin dans le fond de son verre, comme si la réponse à son problème allait y apparaître.
— Déjà moi, je « sais » pas… Alors lui…
Son smartphone se remit à vibrer :

« Et prend un iPad Air2, 128Go »

— Je rêve ? Il a même mien un lien vers un site de vente en ligne ! s’étrangla Clara.
— Il faut tout de même souligner son sens pratique.
— C’est bien la première fois qu’il communique autant avec moi.
Delphine tenta de caler sa tête qui penchait dangereusement sur son poing.
— T’as toujours été trop bonne avec eux, limite gourdasse.
Delphine et la subtilité n’avaient jamais eu la chance d’être présentées, mais sa franchise avait par le passé permis à Clara d’ouvrir les yeux sur bon nombre de situations.
— Hauts les cœurs ! Qu’est ce qu’il va balancer à son père ? Que tu as reçu des fleurs ? Youhou ! La belle affaire ! ajouta la jeune maman. Il aura trouvé la carte qui allait avec et s’est dit que c’était suffisant pour te faire chanter… Débutant, va…
Clara se raidit, saisit son sac à main et en ressortit le bristol.
— Impossible : je l’ai sur moi.
Delphine ouvrit grand la bouche, puis se jeta sur le téléphone de son amie et pianota à toute vitesse.

« On n’a jamais fait chanter personne à cause d’un pauvre bouquet. Pauvre nase.»

Avant que Clara n’ait eu le temps de réagir, elle avait validé l’envoi.
— Et estime-toi heureuse que je n’aie pas fait allusion à l’orthographe. Le gosse ne sait rien ! C’est suffisamment clair ou tu veux que je te le brode au point de croix sur un napperon ?
Dans la seconde qui suivit, la sonnerie indiquant l’arrivée d’un nouveau message retentit. Les deux femmes collèrent leurs têtes l’une contre l’autre.

« Cé toi la pauvre naze. »

Le SMS était accompagné d’une photo.
Sur ce qui semblait être la desserte de l’entrée de Clara était posé un sac Aubade, apparemment fraichement livré. Il avait été ouvert et un petit carton semblable au premier trônait sur un tas de dentelle noire.
— Merde ! s’exclamèrent simultanément les filles.
Clara essaya d’agrandir l’image. Damien était peut-être illettré, mais geek jusqu’à la pointe de ses cheveux pleins de gel : il avait flouté les trois lignes de texte.
— Waw ! C’est quoi ce type ? Hier des fleurs, aujourd’hui de la lingerie ? Et puis quoi… demain il te proposer un week-end à Rome ? Flippant, non ?
— …
— Quoi qu’il en soit, t’as plus qu’à commander un iPad ma vieille, déclara Delphine en haussant les épaules. Le môme est fort, très fort. Adversaire à ne pas sous-estimer, je suis formelle.
— Si tu crois que je vais engloutir ma paye dans un iPad !
Delphine approcha son visage à quelques centimètres de l’assistante médicale complètement sonnée :
— Réponds-moi franchement…
— Oui.
— Tu as envie qu’il se passe quelque chose dans ta vie ?
— … oui.
— Tu as follement envie qu’Éric découvre qu’un homme, aux gouts très sûrs de surcroit, a décidé de te couvrir de cadeaux ?
— Non…
— Alors, soit tu achètes un iPad à cette petite frappe et tu gagnes un peu de temps pour découvrir qui te conte fleurette, soit l’histoire s’arrête là. Ce n’est pas plus compliqué que ça ma chérie !
Clara se tassa sur sa chaise.
Cette intrigue lui avait paru follement excitante jusque là, mais maintenant que tout se compliquait elle n’était plus réellement certaine d’avoir envie de romance, de papillons dans le ventre et du cortège de soucis qui pouvait aller avec le package.

***

Elle était pourtant rentrée du dîner pétrie de bonnes intentions, presque décidée à abandonner ses recherches. Oui, elle allait laisser couler toute cette histoire…
Et puis, elle avait trouvé un post-it d’Éric placé sur la machine à laver, à côté du linge sale de toute la famille, lui demandant s’il était bien normal qu’il ne trouve plus aucun caleçon à sa taille dans ses tiroirs…
Et puis, elle était tombée sur un mot de Damien lui rappelant que ses heures étaient comptées et glissé dans le sac Aubade, lui même placé discrètement près de sa table de nuit par l’adolescent.
Et puis, à l’abri des regards, elle avait sorti la nuisette noire, encore partiellement enveloppée de papier de soie, avait pris connaissance du mot qui accompagnait ce second cadeau et, troublée, l’avait longuement tenu entre ses doigts.

Le lendemain matin, c’est avec un bon mal de crane que Clara se rendit à la clinique. Elle avait défini un plan bien précis : en jonglant avec les emplois du temps de chacun elle aurait accès aux agendas personnels des différents médecins.
Ah, l’amoureux transi était ami avec la jolie fleuriste, qu’à cela ne tienne ! Le temps de s’assurer que la femme à qui elle avait eu affaire était bien la propriétaire de la boutique, de trouver son nom et de vérifier que celui-ci correspondait bien au badge qu’elle portait le jour de son passage, et elle passa aussitôt à l’attaque :
À 10h, Clara fut soulagée de constater que Jean Marc Lebon n’avait apparemment pas le moindre lien avec une quelconque Angèle Séguret
À 11h, elle découvrit le nom de la jeune femme dans les contacts du Dr Taïeb.
À 11h23, elle profita du passage d’un visiteur médical pour fouiller dans l’agenda papier de God, et retint un cri en découvrant plusieurs « Angèle S » stabilotés en marge de plusieurs pages.
Et à 14h07, elle manqua de peu la crise d’apoplexie lorsqu’elle mit en attente un appel pour le Dr Bloch : une certaine Mme Séguret…

 

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 Auteure : Sophie Henrionnet  

Capture d’écran 2016-05-04 à 10.14.53Sophie Henrionnet a trente ans passés, une imagination débordante et une légère tendance à l’hyperactivité. Elle aime inventer des histoires, tantôt courtes, tantôt longues, généralement comiques et occasionnellement cyniques, le tout en fonction de ses humeurs, du sens du vent et du nombre de thés ou de mojitos qu’elle a ingurgités dans la journée.

Ses romans : Drôle de Karma ! comédie d’aventures, éditions City 2014. ; Vous prendrez bien un dessert ? roman choral, éditions Daphnis et Chloé 2015 ; Tout est sous contrôle, comédie policière, éditions Charleston, mars 2016.

Elle tient le blog six in the city et, dans une autre vie, a également été dentiste.

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