Cadavre sexy – épisode 3 (par Adèle Bréau)

Une comédie romantique gratuite à suivre chaque mercredi

La journée s’était déroulée comme souvent, sans que Clara trouve une seconde pour penser, se poser, téléphoner ou même prendre le temps d’une pause déjeuner. Et ça n’était souvent pas plus mal, car cela lui évitait de ressasser l’attitude quotidiennement exaspérante d’Éric. En revanche, cette fois-ci, l’attention de la jolie assistante médicale avait été plus qu’absorbée par le petit théâtre virevoltant de la clinique. Un à un, elle avait détaillé ses protagonistes, cherché dans une attitude, un regard ou une gêne soudaine, même imperceptible, à démasquer chez les quatre médecins dont elle gérait les agendas, l’amoureux transi.

Las ! Lebon était resté fidèle à lui-même, enchaînant sans sourire les grippés, les nauséeux et les malades imaginaires ; Taïeb avait ri avec sa jovialité habituelle à chaque poignée de main rassurée de ses patients inquiets – le dentiste conservait sans conteste la place maîtresse dans l’imaginaire angoissé des salles d’attente –, God avait passé un long moment avec sa Pute, pardon Pouzzh, avant de foncer à son club de tennis en ânonnant un « à plus tard » peu amène, quant à David Bloch, il avait appelé pour la prévenir qu’il était d’accouchement. Le mystère restait entier, et le colonel Moutarde avec son chandelier. 

Le dernier patient parti, Clara avait donc soigneusement rangé ses stylos, les agendas papier, éteint l’ordinateur, fait des piles avec les vieux Paris Match et Madame Figaro jetés sans ménagement sur la table de marbre par les derniers appelés, tapoté les coussins confortables des fauteuils hors de prix que le docteur Lechevalier avait exigés pour sa clientèle huppée, attrapé son manteau et admiré le soleil qui s’éteignait joliment derrière les arbres centenaires du parc de la clinique. Puis elle avait sauté dans sa Smart pour rejoindre Delphine. Elle n’en pouvait plus, il fallait décortiquer cette histoire au plus vite. Sa vie n’avait pas été aussi excitante depuis bien trop longtemps.

 

********

– Ah, te voilà enfin ! J’ai cru que tu n’arriverais jamais. Je ne t’ai pas attendue, du coup. J’en suis à mon deuxième cocktail.
– Tu as bien fait !
Delphine était gentiment ivre. Souriante, comme toujours, les cheveux en pagaille malgré une volonté manifeste de les retenir tant bien que mal avec des barrettes posée un peu n’importe où mais ça avait toujours été ainsi avec les boucles indisciplinées de sa meilleure amie, on ne pouvait rien en faire, mais c’était aussi ce qui faisait son charme. Mère depuis peu, Delphine appréciait plus encore qu’auparavant ces sorties entre filles, véritable sas de décompression qu’elle ne s’offrait que trop rarement.

– Oh, non, pas encore ! Il me demande où sont les couches. Tu le crois, ça ? Au bout de six mois, monsieur ne sait pas où on les range. Je ne lui réponds, pas, il n’a qu’à les trouver tout seul.
– Si, réponds-lui. Il faut qu’on parle. Et je ne voudrais pas que, comme la dernière fois, on se reçoive une rafale de textos de la part de papa-sitter l’angoissé. L’affaire que nous avons à traiter est de la plus haute importance. Et j’ai besoin de toute ton attention. Une bouteille de Quincy, s’il vous plaît. Bien fraîche.

Clara avait à peine jeté un regard au serveur venu prendre leur commande. Ni relevé l’air effaré de Delphine qui n’avait, cela semblait clair, pas son mot à dire sur la quantité astronomique d’alcool qu’elle allait manifestement devoir ingurgiter.

– Ok. Je lui réponds et j’éteins mon portable. Ça lui fera les pieds. Ne me dis rien, j’ai compris.
Delphine sautillait sur sa chaise, en tapotant rapidement sur les touches de son téléphone – « et hop, un smiley pour faire passer… envoyer ! » – tout en jetant un regard en coin malicieux à celle qui restait sa meilleure amie depuis le CM1. Puis elle se lança, rouge d’excitation :
– Éric t’a demandée en mariage !

L’air énigmatique, Clara but une gorgée de ce vin frais qu’elle avait attendu toute la journée, alluma une cigarette dont elle souffla élégamment la fumée, prit une grande inspiration et, enfin, se lança.
– Pas du tout !

Vingt minutes plus tard, elles en étaient chacune à leur troisième verre et parlaient de plus en plus fort, se coupant la parole, riant aux éclats, élaborant mille et un scénarios tous plus romanesques les uns que les autres qui expliqueraient comment, quand et pourquoi le mystérieux et forcément très sexy inconnu aux lys blancs avait visé si juste dans le cœur de Clara. Et, alors qu’elles s’apprêtaient à commander un petit quelque chose à grignoter, parce que ça n’était vraiment pas raisonnable de s’enivrer de la sorte sans rien manger, et que les linguines aux truffes de l’endroit étaient à tomber, Clara stoppa net ses élucubrations fantasmagoriques et ses recherches culinaires. Le regard fixé sur l’écran de son portable, le message qu’elle venait de recevoir semblait lui avoir littéralement coupé le souffle.

– Ca alors… parvint-elle finalement à ânonner devant une Delphine de plus en plus intriguée.
– Quoi ? Mais quoi ?

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Auteure : Adèle Bréau

adele_breau_auteurAdèle Bréau a deux petits garçons, Tao et Kim, qui lui ont donné le baby-boost. Depuis, elle leur raconte des histoires à eux, mais aussi aux autres, sur le Web et dans des livres à couvertures pétaradantes. Auteur de la trilogie initiée avec La cour des grandes, elle a ensuite publié chez Lattès Les jeux de garçons et achèvera les aventures tragicomico-amoureuses de ses quadras parisiens avec Les devoirs de vacances, à paraître à l’été 2016. Elle écrit aussi sur son blog, adeledebrief.wordpress.com, mais aussi sur Terrafemina, dont elle dirige la rédaction, y sondant avec intérêt les affres, espoirs et coups de gueule des femmes d’aujourd’hui.
Elle pleure chaque fois (nombreuses) qu’elle revoit Pretty Woman, lit chaque année Scarlett si possible et pense que, définitivement, on ne devrait jamais laisser Bébé dans un coin. Ni aucune femme amateur de comédie romantique d’ailleurs.

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