Cadavre sexy – épisode 11 (Marianne Levy)

Une comédie romantique gratuite à suivre chaque mercredi

— Écoute Clara, je te comprends. C’est un vrai traumatisme de découvrir que l’homme avec lequel on vit depuis quatre ans passe tous ses mardis soirs à se frotter contre une panthère, surtout une panthère qui porte des sous-vêtements en imprimé léopard, dit Delphine allongée sur le dos dans le hammam de l’hôtel Normandy de Deauville. Tu as besoin de prendre du recul, de faire le point, d’accord. Mais, je ne vais pas te regarder laisser passer la chance de ta vie.

Dans la pénombre, Delphine parlait trop fort. Sa voix résonnait sur la mosaïque italienne bleu nuit qui scintillait malgré le nuage de vapeur d’eau parfumée à l’eucalyptus qui noyait la salle du sol au plafond. Si son amie continuait à raconter leur vie comme après quatre verres de Get 27  avec la voix de Dark Vador victime d’une rhinopharyngite, elles allaient se faire lyncher par une meute de femmes presque nues prêtes à faire fondre leurs corps à prix d’or.

— Chuuut, Delph’, moins fort, on nous écoute, murmura Clara.

Son amie se retourna sur le ventre et s’exclama :

— Évidemment qu’on nous écoute ! C’est passionnant ce qui t’arrive ! N’est-ce pas madame ? demanda-t-elle à leur voisine la plus proche avant de poursuivre. Tu en connais beaucoup des filles qui reçoivent des lys d’un mystérieux inconnu, embrassent Dieu avec la langue, ont la chance de réaliser à temps qu’un homme de cinquante ans s’appellera bientôt un vieillard et découvrent, finalement, que leur Cyrano est un type charmant qui n’a même pas besoin de se faire refaire la cloison nasale pour être séduisant ?

Clara sourit. Son amie trouvait toujours les bons mots au bon moment. Elle pensa qu’elle avait eu raison d’accepter de passer le week-end loin de Paris. Une escapade entre filles, c’était juste ce qui lui fallait pour reprendre son souffle et, surtout, décider si elle devait se laisser tenter par la vie que lui promettait cet homme qui lui tendait les bras. Elle visualisa le visage de Cyrano. Son sourire s’accentua. C’est vrai qu’il était craquant. La preuve, lorsqu’il avait senti que pour elle, le jeu de piste virait au supplice, il y avait mis un terme. Un soir, en sortant du cabinet, elle l’avait trouvé accoudé sur le toit de sa Smart dissimulé derrière un sublime bouquet de fleurs blanches.

Un mois déjà que Clara avait tourné la page de sa vie d’avant. Malgré les supplications d’Éric, sa promesse de ne plus jamais l’appeler mon poussin et le solitaire Tiffany qu’il avait caché sous son oreiller. Elle avait quitté la maison de Meudon. Fini le quinquado et sa double personnalité. Terminé Camille et Damien, sa progéniture hystérique. Curieusement, elle s’était même sentie soulagée de mettre un terme à quatre ans de relation amoureuse. Elle était partie se réfugier provisoirement dans la chambre de bonne inoccupée de l’appartement de Delphine et de Franck, son mari. Mais, déjà, Cyrano la pressait de poser ses valises chez lui. Clara adorait tous les instants passés avec lui mais refusait de rester plus d’une nuit.

Delphine se leva, persuadée qu’elle aurait plus de chances de vaincre les réticences de Clara en position verticale. Elle allait devoir argumenter. Une telle débauche d’énergie n’était pas au programme du week-end.

Delphine était supposée se détendre, oublier que son mari l’avait retrouvée un peu ivre en train de faire un câlin à son maxi flacon de Chanel numéro 5 recroquevillée sur le sol de la salle de bains de leur appartement parisien. Paniqué, il avait jugé urgent, pour effacer les derniers mois un peu éprouvants, de leur offrir un week-end à Deauville. « Depuis la naissance de Lila, tu la connais, elle est à fond. Elle suréagit à tout et, en particulier, au parfum. C’est à cause de Gustave et de son catogan. Je crois qu’elle me fait un burn out ». Clara avait pensé que Franck apportait la preuve que le prince charmant pouvait se lever tôt avant d’arriver à la Stan Smith de ce mari idéal.

Mais Delphine, dans un sursaut de fierté, avait refusé. Hors de question, avait-elle lancé, alors que des larmes perlaient au bord de ses paupières, d’être le genre de mère qui abdique devant un fiston décidé à devenir un clone de Karl Lagerfeld – si, au moins, il ramenait de l’école les sacs qui allaient avec plutôt que des tote bag en scoubidous – et une adorable petite fille de huit mois qui faisait du chantage à la respiration dès qu’elle se trouvait à plus de deux centimètres de son meilleur sein.

Heureusement, Franck avait su lui faire entendre raison. Il avait préparé son sac de week-end et les avaient conduites à la gare Saint-Lazare. Il était même monté dans le wagon pour les installer dans le train intercités en partance pour Deauville-Trouville. Delphine s’était laissée tomber lasse dans le siège première classe. Il l’avait embrassée tendrement sur la joue et murmuré : « Bon week-end, ma chérie. » Quand le train s’était mis en branle, il avait fait un petit geste d’encouragement à Clara. Franck comptait sur elle pour lui rendre la Delphine qui vivait à 100 à l’heure. Celle qu’il avait épousée.

Franck avait pensé à tout. Un taxi les attendait au bout du quai de la petite gare normande noire de Parisiens et une bouteille de champagne dans leur chambre avec vue sur les pommiers en fleurs de la cour intérieure de l’hôtel. Elles avaient trinqué à l’homme parfait. Delphine avait insisté : « Aux hommes parfaits » pour rappeler à Clara que Cyrano l’attendait patiemment à Paris.

Elles étaient allées se balader sur les Planches juste avant le coucher du soleil. Rapidement, elles avaient dépassé Deauville pour échapper à la foule. Arrivées à Benerville, elles avaient quitté la promenade et leurs baskets pour sentir le sable sous leurs pieds. Elles avaient maladroitement marché jusqu’à la mer, s’étaient posées et avaient observé silencieuses La Manche qui changeait de gris à mesure que la Lune s’élevait dans le ciel clair. Le vent du large avait fini par les chasser. Congelées mais déjà revigorées par leur promenade, elles s’étaient jetées sur le combo du bonheur pain-beurre salé et avaient englouti une cocotte de moules marinières Chez Miocque sous le regard amusé des célébrités dont les photos tapissaient les murs de la brasserie. Plus tard, bien à l’abri de leur couette, dans le confort cosy de leur chambre, elles avaient passé la nuit à papoter comme avant. Avant l’âge fatidique des choix définitifs. Le lendemain pour effacer les traces laissées par leur nuit blanche, elles s’étaient ruées au hammam.

— Écoute, je le sens bien ce Cyrano, reprit Delphine. C’est plus qu’une impression d’ailleurs. Je te rappelle que j’ai vérifié par moi-même. J’ai pris rendez-vous avec lui, j’ai attendu quarante-cinq minutes dans la salle d’attente en faisant semblant de ne pas te connaître, je me suis allongée sur la table d’examen, je me suis laissée examiner. C’est à ce moment-là, d’ailleurs, que j’ai réalisé que les limites c’est bien dans la vie, même en amitié. Mais, je l’ai bien observé. Ce type est normal. Normal comme dans « équilibré ». Normal comme dans « pas psychopathe ». Et, pourtant, il pourrait l’être considérant le genre d’instruments qu’il utilise pour travailler.

Clara avait envie de croire Delphine. Mais Clara, soudain démunie dans la micro serviette de bains qui protégeait mal son intimité, se demandait aussi si elle serait un jour capable de faire de nouveau confiance à un homme. Même aussi charmant que… David Bloch.

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 Auteure : Marianne Levy

Marianne_Levy

Née au XXe siècle, Marianne Levy est un auteur hybride. Après des années passées à couvrir des événements sportifs majeurs (ouiiiii, les JO) pour plusieurs quotidiens nationaux, elle a bifurqué vers les coulisses de la télé. Critique, Marianne écrit sur les séries. Elle a également été chroniqueuse télé dans un talk radio culturel, animé des débats sur l’écriture et été juré dans des festivals de fiction. Après avoir suivi les masterclass du « script-doctor » John Truby assise au premier rang, elle succombe à son désir de raconter des histoires avec Dress code et petits secrets (2013) puis Dress code et petits secrets 2 – l’aventure américaine (2015). Son prochain roman paraîtra chez PygmalionOn peut la retrouver sur son blog I love TV so what ? Et, très souvent aussi, devant le meilleur cheesecake de Paris.
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