Cadavre sexy – épisode 10 (Sophie Henrionnet)

Clara régulait les rendez-vous et urgences qui se pressaient aussi bien au standard que dans l’entrée de la clinique.

Le postérieur vissé à son fauteuil de bureau (désigné par un créateur qui ne devait pas s’asseoir très souvent), l’esprit papillonnant un peu partout mais absolument pas au secrétariat, elle traitait sans discontinuer les doléances diverses et variées des patients avec une seule idée en tête : relire le message de Cyrano et lui répondre.

Son portable s’était activé plusieurs fois depuis qu’elle avait découvert le SMS de 8.43 mais il lui avait été tout bonnement impossible de le consulter : les urgences s’étaient enchainées, ballet incessant de râleurs et pleurnicheurs.

Mme Poulain par exemple, devait assurer un service presse alors que deux de ses couronnes céramiques avaient trouvé le moment opportun pour se faire la malle. Plus raisonnable, une prothèse mammaire de Mlle Ferenc s’était contentée de migrer latéralement… Bien évidemment, pas la moindre urgence à signaler pour Bloch, le gynécologue, et donc pas de raison de surgir dans son cabinet afin de vérifier que le livre de Christian Bobin aperçu plus tôt dans la matinée ne constituait pas une hallucination.

Pour la dixième fois à l’accueil, Poulain quémandait, Ferenc vitupérait, et Clara dépitée, ne pouvait qu’observer du coin de l’œil son téléphone vibrer sans répit : Cyrano semblait au mieux de sa forme et elle n’y tenait plus.
— Bon, je vais voir ce que je peux faire, mais je vous en supplie Mesdames, veuillez vous installer en salle d’attente.
— Mademoiselle, releva celle dont le sein droit avait décidé de mener sa propre vie.

Clara se contenta de lui adresser son sourire le plus professionnel biensurmaisjenenpensepasmoins et promit de faire tout son possible pour trouver un créneau dans le planning du matin.

Une fois la voie libre, elle fila s’enfermer dans les toilettes avec son téléphone. Hors de question de se laisser interrompre une fois de plus, elle brulait de prendre connaissance des SMS de Cyrano.

En découvrant la teneur des messages, Clara se laissa choir sur le couvercle de l’abattant avec la grâce d’un éléphant sous anxiolytiques.

Douze SMS, une bonne dizaine d’appels en absence… Et tous, émanaient d’Éric. Dubitative, Clara remonta le fil pour trouver le premier message de cette longue série. Celui-ci était en fait un MMS. Son Éric, en caleçon, prenait une pause qui devait certainement se vouloir langoureuse. Le regard torve, il draguait éhontément l’objectif de son iPhone 6s. La photo, » pourvue du filtre sex appeal » censé transformer les bourrelets en rondeurs appétissantes, était accompagnée d’un « Ma panthère… Vivement mardi prochain ‪#‎allumezlefeu‬ » qui ne laissa nulle place au doute : son cher et tendre avait fait une légère erreur de destinataire.

À la frontière entre l’écœurement et l’envie de meurtre, Clara, une boule de gorge en prenant conscience que Lechevalier n’avait rien inventé concernant les rendez-vous au RTS, détailla les textos suivants.
Sans réponse de la Panthère, Éric avait vite réalisé sa bévue et paniqué :

9.34 « Ma bichette, je t’ai fait une blague »
9.37 « Pas très drôle, j’en conviens »
9.38 « Peux-tu me rappeler ? »
9.39 « Poussin, ne reste pas aussi silencieuse »
9.41 « Tout ça n’est qu’un affreux malentendu »
9.42 « Je peux tout t’expliquer »
9.43 « Je t’en prie : pas de conclusion hâtive »
9.44 « Ça ne signifie rien »
9.44 « Il ne s’est presque rien passé »
9.45 « C’est toi que j’aime Poussin»

Clara ne prit pas la peine d’écouter les messages audio qui saturaient sa boite vocale et fut secouée d’un rire nerveux, lequel devint totalement incontrôlable. Les poussins n’avaient jamais fait le poids face aux panthères et Éric n’avait maintenant à ses yeux pas plus d’attrait qu’une moule pas fraiche.

On toqua à la porte, elle reconnut la voix de Bloch.
— Clara ? Rassurez-moi, tout va bien ?
Elle se calma instantanément en entendant le timbre sexy du gynécologue.
— Euh… Oui, enfin non… Je digère mal le mexicain.

Perplexité.
Sérieusement ? Avait-elle réellement répondu ça à l’un de ses patrons, premier sur la liste des suspects qui plus est ?
— Enfin, je…
— … Si tout va bien, ça me suffit. Prenez votre temps.

Un nouveau SMS s’afficha sur l’écran de son téléphone.
« Poussin, suis sur le parking, je vais tout t’expliquer »

Un vent de panique souffla dans les deux mètres carrés des toilettes.

Clara ouvrit la porte en grand, manquant de peu de refaire le portrait de Bloch, lequel recula de deux pas.

Dans l’entrée Mme Poulain tapait du pied et Mlle Ferenc pianotait du bout de ses ongles fraichement manucurés sur la banque d’accueil.

Bloch resta sans bouger, une pochette de radio sous le bras, tandis que Lechevalier sortait de son cabinet, suivi d’une femme au visage complètement bandé. Au même moment, Éric pénétra dans la clinique avec l’air de celui qui vient passer un casting pour une campagne de sensibilisation à la psychopathie.

Clara les détailla les uns après les autres puis son regard s’arrêta sur son bureau. Le livre d’or de Christian Bobin se trouvait juste à côté de son clavier. Elle tenta de conserver un semblant de contenance, hyperventila en pensant à des champs de fleurs, à des bébés pandas et des paysages de montagne, mais Éric eut la mauvaise idée de l’ouvrir, rompant l’ébauche d’apaisement :
— Poussin, laisse-moi te parler.
— Qui êtes-vous ? demanda Bloch.
— Ah ! Voilà Papa… Ça faisait longtemps ! railla Lechevalier.
— J’étais là avant, siffla Mme Poulain.
— Je ne viens pas pour un rendez-vous ! Je suis son mari, tonna Éric.

Clara se raidit à ces mots. Fort heureusement ce n’était pas tout à fait vrai.
Les éclats de voix avaient attiré les autres praticiens et tous attendaient désormais l’acte 3, scène 4 qui promettait quelques minutes de rigolade.

Éric s’agenouilla devant Clara et lui prit une main.
— Ma chérie… Je suis tellement désolé, tout ça n’est qu’un affreux malentendu… Je t’assure, bientôt nous en rirons…
Lechevalier eut une moue de dédain.
— Enfin avec tout ça, personne ne s’occupe de ma poitrine, gémit Mlle Férenc.
Éric dévisagea le chirurgien esthétique quelques secondes puis plongea ses yeux dans ceux de Clara, et, d’un ton d’où suintait le défi, osa demander.
— Poussin, j’ai beaucoup trop trainé. Tu es la femme de ma vie, veux-tu m’épouser ?

Consternation.
Clara prit la première chose qui lui tomba sous la main, en l’occurrence le livre de Bobin, et colla à son futur-ex un grand coup sur la tête. Elle le saisit ensuite par le col, le fit se redresser et le conduit sans un mot jusqu’à l’extérieur.
— On en reparle ce soir ? tenta Eric en se frottant le crâne.

Clara tourna les talons sans prendre la peine de répondre.
À son retour, faute de rappel, le public avait déguerpi. Le livre avait été reposé près de son clavier et lorsque Clara s’installa à nouveau derrière son bureau, son téléphone se remit à vibrer.

lire_la_suite_bouton


L’auteure :

Capture d’écran 2016-05-04 à 10.14.53

Sophie Henrionnet a trente ans passés, une imagination débordante et une légère tendance à l’hyperactivité. Elle aime inventer des histoires, tantôt courtes, tantôt longues, généralement comiques et occasionnellement cyniques, le tout en fonction de ses humeurs, du sens du vent et du nombre de thés ou de mojitos qu’elle a ingurgités dans la journée.

Ses romans : Drôle de Karma ! comédie d’aventures, éditions City 2014. ; Vous prendrez bien un dessert ? roman choral, éditions Daphnis et Chloé 2015 ; Tout est sous contrôle, comédie policière, éditions Charleston, mars 2016.

Elle tient le blog six in the city et, dans une autre vie, a également été dentiste.


 

You may also like

Un commentaire

  1. Formidable récit à six mains, même si j’ai des préférences dans l’écriture. Mais chuuut, c’est un travail d’équipe, comme au foot 😉
    Question : Vous terminez au 12ème ou au 18ème épisode ?
    Bonne suite à toutes ♥