Cadavre sexy – épisode 1 (par Isabelle Alexis)

Une comédie romantique gratuite à suivre chaque mercredi

— Tu comprends, si ça se trouve, on est à un cheveu d’une guerre civile ou mondiale d’ailleurs… Va savoir ! Personne ne sait, s’écria Eric de la salle de bains
« Eh oui ! » répondit doucement Clara, en rabattant la couette sur les édredons. « C’est ici que tu vas l’ avoir ta guerre civile mon pote ! » pensa-t-elle.
À chaque fois qu’elle parlait mariage et/ou bébé, c’était la même chose. Il répondait politique, géo-politique et les gouvernements des grandes puissances qui naviguaient à la va-comme-je te pousse dans le brouillard. Même Obama ! On ne comprenait pas ce qu’il voulait, ce type !

Elle, Clara, savait très bien ce qu’elle voulait. Elle allait avoir trente-sept ans au mois de novembre, quatre ans de vie commune avec Eric et… et puis voilà ! Pour Eric, tout était parfait ainsi. L’officialisation, la bague, une pièce montée et puis un bébé, mais nooonn… Il avait déjà connu tout ça, c’était très surfait. Marié pendant 17 ans, le chéri avait eu un divorce difficile et avait été obligé de faire quinze jours de plongée sous-marine dans le sud de l’Italie pour s’en remettre ! Avec ses quatre meilleurs copains !


Traumatisant cette pression sociale ! Il faut dire que « le frelon en pétard » (comme il appelait son ex-femme) lui demandait une blinde en pension alimentaire pour leurs deux enfants. Non, Dieu merci tout ce barouf était derrière lui à présent!

— J’ai déjà plein de problèmes avec l’URSSAF, on ne va pas s’en rajouter d’autres ! cria son homme sous le jet de la douche.
Eric dirigeait un restaurant avec Pierre, son associé : La french Brasserie.

— Belle phrase d’amoureux ! répondit Clara, en ramassant son pull par terre.

— Quoi ?

— Je te parle mariage, tu me réponds guerre civile, je te parle bébé, tu me réponds URSSAF !

— Comment ?

— Rien ! Je me dépêche, je vais être en retard au boulot.

— Et puis ta famille, elle est déjà faite !

Clara se remémora le premier week-end où elle avait rencontré les enfants d’Eric. Elle, toute timide, gentille, essayant de bien faire et Camille, 13 ans, la moue boudeuse, qui, au petit déjeuner, était descendue avec un tee-shirt arborant une photo de sa mère en train de faire un doigt d’honneur. Clara avait pris son café face à la photo de l’ex, doigt tendu bien haut. La vie de belle-mère réserve d’agréables surprises. C’est vrai qu’il fallait être folle pour demander un môme à soi quand on voyait ce qui existait déjà… Heureusement, il y avait le garçon. Il était plutôt mignon Damien, 16 ans, avec sa mèche sur le côté. Il lui parlait…pas. Jamais. Quand on lui demandait pourquoi, il répondait avec sa voix qui muait : « Qu’est-ce que tu veux que je lui dise ? » C’était touchant cette franchise.

Alors que Clara pensait en avoir terminé avec sa période adolescente (elle était restée longtemps célibataire, indépendante, assez fêtarde) voilà qu’Eric en recommençait une à 50 ans. Un quinquado. Le cauchemar pour la femelle qui rêve de tartes aux pommes avec tablier, rouleau à pâtisserie et mise en pli parfaite. C’était le moment où les destins divergeaient, en général. L’heure des adieux. Pour lui, tout était fait, alors qu’elle…Elle venait de franchir le palier du « 35 ans et toujours pas d’enfants, ma meilleure amie m’a conseillée de lui en faire un dans le dos mais j’hésite un peu… L’autre jour à Carrefour City, j’ai fait exprès de caresser tendrement un paquet de couches devant lui et lui a fait semblant de vomir, alors je ne sais pas trop, je me tâte, tu vois ? »

Non, Clara ne forcerait pas le destin. Elle avait autre chose à faire. Elle releva les manches de son chemisier sur celle de son pull en entrant dans la cuisine. Un dernier verre de Tropicana et un coup d’œil à sa montre pour lui intimer l’ordre de se dépêcher. Elle tenait beaucoup à son job d’assistante médicale dans une clinique à Meudon. Déjà l’endroit lui plaisait, un bel hôtel particulier du XVIIIème envahi de lierre rampant. À l’intérieur, la clinique regroupait cinq cabinets médicaux : Un généraliste, un dentiste, un chirurgien esthétique, un gynécologue obstétricien et une dermatologue, la seule autre femme de la clinique. Clara devait prendre les rendez- vous de tout ce beau monde, rédigeait les comptes-rendus des consultations, gérait planning, factures, courriers et commandes de fournitures pour les cinq cabinets médicaux.

— Il reste du café ?
En jean et chemise blanche qu’il boutonnait, Eric venait d’entrer, les cheveux en arrière, encore humides de la douche.

— Oui.
Il attrapa une tasse dans la machine expresso qu’il but d’une traite.

— Carpe diem, dit-il en reposant sa tasse. Profite de chaque jour.

— Mais je profite chéri. Je suis dans une impasse avec toi mais j’en profite bien.

—Arrête avec tes plans sur la comète. Bon j’y vais. J’ai deux résa de 15 personnes pour midi… Ça va être chaud encore…

—J’y vais aussi…
Clara se mit en quête de son portable, de son sac, de son manteau, changea encore de chaussures, chercha sa brosse, un paquet de kleenex, attrapa un rouge à lèvres dans la salle de bains, puis un autre plus rose, re-changea de chaussures (elles faisaient mal) et se mit en quête de la clef de sa Smart. Dix minutes plus tard, face à la porte, elle réalisa qu’Eric était parti sans lui avoir dit au revoir. Même plus de bisous de départ maintenant ! De mieux en mieux.
La sonnerie à la porte brisa le vide silencieux de l’appartement et la fit sursauter. Ah, il revenait l’embrasser langoureusement en s’excusant et…
Des fleurs.

— Clara Setty ?

— Oui.

— C’est pour vous.

Le livreur disparaissait derrière l’immense bouquet de Lys, sa fleur préférée mais personne ne le savait. Clara signa quelque chose, le livreur s’éclipsa et Clara, ahurie, chercha la carte qui accompagnait cette merveille. Elle s’en empara et la sortit de son enveloppe :

« On peut s’éprendre d’une femme pour une manière de ramener ses cheveux sur sa nuque, pour la négligence dans sa voix, ou la lumière sur ses mains. Pour une raison aussi simple, on abandonne le tout de sa vie »

Ce n’était pas signé. Clara tomba comme une enclume sur une chaise face à la table où gisait l’encombrant bouquet.
C’était une phrase de Christian Bobin, un de ses auteurs préférés… (Comme pour les lys, personne ne le savait)
Ce n’était pas Eric. Même un Eric qui aurait voulu faire son malin car les lys plus Christian Bobin, voilà deux choses qui lui passaient largement au-dessus du cigare. Restaurateur dans l’âme, si Eric voulait vous séduire, se réconcilier ou vous faire plaisir, il vous offrait une entrecôte-frites, une blanquette, une andouillette-purée… Non, ce n’était pas lui. Les lys, Clara n’en avait jamais parlé à personne car c’était le symbole de la monarchie, de la royauté et Clara était un peu gênée d’avouer qu’elle n’avait jamais vu fleurs aussi somptueuses. En revanche, elle l’avait écrit. Dans son agenda. Elle possédait un agenda personnel qui lui servait, non pas de journal intime, mais d’un cahier quotidien où elle collait encore des billets de théâtre, de concerts, des vieilles photos. De temps en temps, elle écrivait quelques lignes personnelles, des pensées, comme une prière à son ange-gardien. Elle avait collé une photo du lys et avait noté dessous : La plus belle fleur du monde, sa majesté le lys !
Comme pour Christian Bobin, elle avait noté quelques phrases tirées de ses livres. Est-ce qu’Eric aurait pu ouvrir cet agenda ? Non, surtout pas ces derniers temps puisqu’en plus elle l’avait souvent oublié… au bureau ! Oh Mon Dieu : Les médecins !! Ses patrons ?! Embauchée depuis six mois à la clinique, elle entretenait avec eux des rapports courtois et très professionnels, aucun d’entre eux n’avait émis le moindre battement de cil ou la moindre réflexion, ni même une petite vanne qui pouvaient inciter à penser que… Non, rien.
Bon, si on excluait Dr Françoise Colomb, la dermato, (Mariée à un pharmacien, trois enfants dans des écoles privées) qui ne serait pas devenue lesbienne comme frappée par la foudre en 48 heures, il en restait quatre. Mais ces gens-là avaient des femmes superbes et des maîtresses qui l’étaient encore plus, non ? Clara réalisa qu’elle n’en savait rien.
Le généraliste: Dr Jean-Marc Lebon, cheveux gris, nœud papillon, blouse blanche, psychorigide, qui passait sa vie à nettoyer son cabinet entre deux rendez-vous comme s’il avait reçu un car entier de lépreux…
Le dentiste : Dr Sylvain Taïeb, la petite cinquantaine, drôle, exubérant, qui filait des Carambars aux enfants pour qu’ils reviennent vite le voir…
Le gynécologue : Dr David Bloch, la quarantaine, pas mal…
Oh, Mon Dieu, pas le gynéco ! Le type, tu couches avec, il est au boulot, non ? Comment ça se passe la vie amoureuse d’un gynéco ?
Le chirurgien esthétique : Dr Christian Lechevalier, surnommé « God himself» par ses patientes à grosses lunettes noires. Lui était impressionnant. En même temps, il lui fichait une paix royale, il faisait lui-même ses comptes-rendus d’opération et ne l’envoyait jamais guerroyer avec la Sécurité Sociale, contrairement aux autres… On savait qu’il était là quand on voyait sa Porsche noire dans la cour…

C’était forcément un de ces quatre-là qui avait dû feuilleter son agenda un soir… Un de ces quatre jouait à l’amoureux… ou l’était vraiment.
Oui, mais lequel ?

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Isabelle_alexis_auteurAuteur : Isabelle Alexis

Isabelle Alexis a publié huit romans dont deux qui ont été adaptés au cinéma. Elle est également scénariste.
Ses romans : Tu vas rire mais je te quitte – Plon 2002, adapté au cinéma par Philippe Harel en 2005 ; Tu peux garder un secret ? – Plon 2004 – Plon, adapté au cinéma par Alexandre Arcadi en 2008) ; Dès le premier soir – Albin Michel 2006, réédité en livre de poche chez J’ai Lu en 2009 ; Tous à mes pieds – Albin Michel 2008 réédité en livre de poche chez J’ai Lu en 2009 ; Je n’irai pas chez le psy pour ce con – Albin Michel 2009, réédité en livre de poche chez J’ai Lu en 2010 ; Brèves de filles, un festival anti-machos – Bourin 2010  ; Comme dans un film noir – Flammarion 2011 réédité en livre de poche chez J’ai Lu en 2013 ; Ta vie est belle – Flammarion 2013 réédité en livre de poche chez J’ai Lu en 2014.

 

 

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